passages à niveau

Le croisement d'une route et d'une voie de chemin de fer met en présence deux mondes relevant de modes de gestion différents. La solution optimale pour réduire le risque de confrontation est assurée par la séparation des trafics par un passage supérieur ou inférieur. Elle est coûteuse et il serait absurde de prétendre généraliser ce type d'équipement et d'y consacrer des sommes très importantes, alors que la rationalisation des investissements pour un objectif de sécurité ne le justifie pas.

Une telle affirmation peut paraître surprenante alors que des accidents de passage à niveau sont régulièrement rapportés par les médias. Comment soutenir que l'investissement n'est pas urgent si des personnes sont tuées sur ces passages, alors que nous avons une solution technique efficace ? Il faut rappeler que la disponibilité d'une mesure de protection n'est pas un critère suffisant pour justifier sa mise en oeuvre. Il convient d'appliquer à ce type de problème les principes de base de la rationalisation des choix budgétaires. C'est dans le domaine de la sécurité routière que les techniques d'optimisation des investissements ont été développées depuis maintenant une cinquantaine d'années. Quand des dépenses permettent de réduire l'insécurité routière, il faut les programmer dans un ordre favorisant les dépenses qui permettent d'éviter le plus grand nombre d'accidents à coût égal.

Ce principe n'est cependant pas appliqué avec une rigueur ne souffrant aucune exception. Les décideurs sont habitués à donner une place à des mesures peu "rentables", pour montrer leur volonté d'agir dans les différents domaines dont ils ont la charge et ne pas apparaître comme des monstres dépourvus de sentiments capables d'abandonner des mesures qui "peuvent sauver des vies". Il faut cependant éviter de gaspiller les moyens disponibles et conserver un équilibre raisonnable entre les mesures prises pour répondre à une demande en grande partie irrationnelle et celles qui correspondent à un choix solidement argumenté. L'aménagement des passages à niveau fait partie de ce type de problématique qui n'est pas spécifique de la sécurité routière, elle domine la sécurité sanitaire dans tous ses aspects. Des pratiques coûteuses peuvent être mises en oeuvre pour des  bénéfices minimes, allant jusqu'à l'irrationalité la plus complète quand l'usage dépourvu de modération du principe de précaution remplace le bon sens.

L'exemple de la réduction du risque lié aux passages à niveau est particulièrement adapté pour développer une pédagogie de la gestion d'un risque routier. Il convient :

Etat des lieux

Des documents précis émanant de Réseau ferré de France et du MEDAD permettent d'avoir une bonne représentation de la présence de passages à niveau (PN) sur le réseau routier et de leurs caractéristiques (notamment un rapport au Premier ministre de 2008, accessible sur ce site).

Ce rapport dénombrait 14 651 PN en France ouverts au trafic routier, dont 3168 ne sont pas équipés de barrières. En outre 799 PN sont ouverts uniquement aux piétons. Leur nombre est en réduction du fait de la fermeture de nombreuses voies secondaires et de leur remplacement par des passages supérieurs ou inférieurs. 63% des PN se situent sur des voies communales, 36% sur des voies départementales et il ne subsiste que 67 PN sur des routes nationales (mais ces voies disparaissent progressivement du fait de la politique de dévolution de leur gestion aux départements). La diminution de leur nombre est faible dans la période récente, 4% au cours des 10 dernières années.

Les données accidentologiques.

Le rapport au Premier ministre de 2008 indique que les accidents de PN représentent de 115 à 140 collisions annuelles, responsables d'environ 1% de la mortalité routière. Il fait état de 38 victimes en 2007, 27 automobilistes et 11 piétons. Cette présentation est inexacte, car il y a bien entendu des cyclistes, des cyclomotoristes, des motocyclistes et des conducteurs de véhicules utilitaires dans les victimes d'accidents sur les PN.

Le bilan de l'insécurité routière publié par l'ONISR comporte un tableau subdivisant les accidents de passages à niveau en fonction de leur aménagement pour ceux qui impliquent des véhicules. Les accidents de piétons sont également identifiés et la distinction est faite entre les conséquences corporelles (blessures graves et tués) :

collisions de véhicules avec des trains 2007 2006 2005 2004 2003 2002 2001 2000 1999 1994 1990
passages à niveau gardés   0 0 0 4 2 1 6 6 9 7
passages à niveau avec signalisation automatique   105 95 84 129 134 122 107 132 138 155
passages à niveau sans barrière ni signalisation   29 23 26 40 26 37 35 26 32 50
accidents de piétons   12 12 16 24 15 15 20 17 24 21
nombre total d'accidents 115 146 130 126 197 177 175 171 181 203 233
nombre de tués 38 41 38 38 61 40 45 49 46 44 57
nombre de blessés graves 7 14 18 13 14 19 22 20 16 18 18

Il s'agit donc d'une situation qui évolue vers la réduction du risque en valeur absolue entre 1990 et 2007 (nombre d'accidents et nombre de tués) et il faut éviter de la présenter comme en aggravation régulière d'année en année. La réduction du nombre d'accidents en proportion est de 44% pour le nombre d'accidents et de 33% pour les décès. Ce type de bilan ne permet pas une analyse détaillée des typologies d'accidents et des calculs de risques relatifs. Elle permet tout au plus de poser un certain nombre de questions :

Ce dernier point est particulièrement important puisqu'il détermine l'efficacité de la démarche consistant à remplacer les PN par des passages avec dénivelée supprimant le risque de collision. Il est abordé dans le rapport au Premier ministre dans les termes suivants : "Devant l'ampleur du parc, le principe retenu par l'instance a été d'identifier des PN dits "préoccupants", soit du fait de leur trafic important, soit par l'existence d'accidents ou d'incidents précurseurs qualifiés ainsi (bris de barrières...). Ces PN qui étaient à l'origine au nombre de 437 - soit moins de 3% du total des PN - concentraient en effet 15% des accidents et 20% des victimes. Il faut cependant noter que, même pour ces PN préoccupants, l'accidentologie si elle est statistiquement prévisible, reste aléatoire, puisqu'en moyenne, pour chaque PN ainsi identifié, on constaterait une collision tous les vingt ans et un tué tous les cinquante ans".

Ce texte n'est pas suffisamment précis pour comprendre comment ce calcul prédictif a été réalisé. Il faudrait connaître la période d'observation des événements recensés et la méthode utilisée pour passer d'un constat d'accidentalité, matérielle ou corporelle, à une estimation du surrisque d'accident pour ces PN préoccupants et à la confirmation de la validité de la prédiction. La seule méthode de validation acceptable est empirique. Il faudrait disposer de la liste de ces 437 PN "préoccupants" et du nombre d'accidents enregistrés à leur niveau depuis le moment où cette liste a été établie.

Les variantes de passages à niveau et leur mode de fonctionnement.

une étude personnelle de 100 accidents  mortels de passage à niveau

Une politique de prévention des accidents de passage à niveau doit se fonder sur une analyse de la typologie des accidents observés.

Les solutions possibles

De nombreuses solutions ont été envisagées et discutées à la suite des accidents de passages à niveau observés récemment. Il s'agit plus d'un recensement que d'une procédure définissant une politique publique différente de celle qui a été mise en oeuvre depuis plusieurs années par les partenaires concernés (SNCF, ministère ayant en charge la sécurité routière, collectivités locales). Cette politique consiste à transformer progressivement les passages à niveau en passages supérieurs ou inférieurs, à un rythme qui ne peut régler le problème avant de nombreuses décennies, sans mettre en oeuvre d'autres choix d'aménagement. En réponse à des questions de journalistes, j'ai fait (avec d'autres) des propositions qui peuvent s'associer à ces transformations structurelles lentes car coûteuses. J'en citerai deux :