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Analyse de la stagnation de l'insécurité routière en France Au printemps 2000, les membres du conseil d'orientation de l'observatoire national interministériel de sécurité routière ont été sollicités pour proposer des actions aux responsables administratifs et politiques de la sécurité routière. L'auteur de ce site a produit un premier document qui a été ensuite analysé et commenté par d'autres chercheurs ou acteurs de la sécurité routière (notamment dans le cadre d'une collaboration franco-québecoise), le texte ci-dessous est la version finale (septembre 2000) de cette analyse et des propositions d'actions. Résumé et Conclusions L'évolution de l'accidentalité routière en France au cours des trois dernières années ne correspond pas aux objectifs fixés par le gouvernement en 1997. Cette situation est liée à un certain nombre de particularités nationales qui se conjuguent pour produire un résultat peu satisfaisant. Les plus importantes sont :
Les propositions d'action sont groupées en six thèmes :
Les résultats, leur interprétation et les solutions envisageables Les résultats La poussée de médiatisation qui a suivi des fins de semaines très particulières du printemps 2000, associant à trois reprises trois jours de congés, a été une opportunité de parler de sécurité routière, alors que la situation n'avait pas d'autres particularités que le calendrier. L'important est d'utiliser cette perception du risque routier par les médias et le public pour faire le point sur une situation qui n'a pas subi de modification sensible depuis trois ans, et dont l'évolution ne correspond pas aux objectifs que s'était fixé le gouvernement en 1997. La France a connu un maximum d'accidentalité en 1972, elle a ensuite, comme la plupart des pays industrialisés, connu sa "transition sécuritaire" et évolué en près de trente ans vers une division par deux du nombre de tués sur les routes alors que l'augmentation de l'équipement des ménages en automobiles et le kilométrage effectué étaient multipliés par un facteur proche de trois. Cette évolution ne s'est pas faite régulièrement. Une période de diminution rapide du nombre des tués a suivi immédiatement l'institution des limites généralisées de vitesse et du port obligatoire de la ceinture de sécurité aux places avant en 1973. Ensuite la diminution s'est faite plus lentement avec des variations cycliques, des périodes d'environ cinq années d'améliorations étant séparées par des relatives stagnations de deux à quatre ans :
Ces variations sont le produit de faits conjoncturels, notamment l'adoption de nouvelles mesures en faveur de la sécurité routière (ou l'absence de nouvelles mesures !) et la situation économique générale. Elles dépendent également d'un ensemble de faits concernant l'usager, ses outils de transport et le contexte dans lequel il évolue qui doivent être interprétés. L'interprétation de ces résultats Les variations de l'accidentalité et de la mortalité qui lui est liée ont été le produit de multiples facteurs difficilement dissociables car ils interagissent les uns sur les autres. Les points les plus importants sont à mes yeux les suivants :
Quand un système a plusieurs composantes (usager, véhicule, infrastructure, pouvoirs publics) et que chacune comporte plusieurs "facettes" (groupes de pression, intérêts économiques ou passionnels), la combinaison entre ces éléments va produire des spécificités nationales fortes. Un pays peut compenser des défaillances suivant un axe par des aptitudes particulières suivant un autre axe. Avoir des véhicules inutilement rapides peut être compensé par un bon système de contrôle/ sanctions et par une aptitude "culturelle" à bien respecter les règles (caractéristique habituellement liée à la précédente). La France a un comportement relativement stable depuis une trentaine d'années caractérisé par de bonnes décisions dans le domaine de la réglementation et de la législation, associées à des défaillances dans la qualité de la mise en œuvre des décisions (méthodes inadaptées, moyens insuffisants, évaluation des procédures pratiquement nulle). Le détail de son "profil d'insécurité routière" peut être défini de la façon suivante : Usager :
Système de contrôle/sanction qui est le reflet de cette situation (cause et conséquence) :
L'ensemble témoigne d'une incapacité à développer une politique de contrôle et de sanctions adaptée à la délinquance de masse, qui doit reposer sur la crédibilité de la dissuasion de la totalité des types d'infractions, y compris les plus bénignes qui sont les plus fréquentes. Cette carence a laissé s'instituer progressivement une perte de crédibilité de cette répression et une perte des repères comportementaux d'une fraction importante des usagers. Elle a contribué à réduire l'efficacité du permis à points. Véhicules : Accroissement progressif des vitesses maximales possibles du fait de l'augmentation de la puissance des véhicules. Les industriels ont suivi les méthodes de l'industrie allemande qui a fondé sa richesse sur le haut de gamme très motorisé. Cet aspect de l'insécurité routière est largement développée par ailleurs sur le site. Infrastructure :
Gestion de la sécurité routière au niveau central :
L'absence de consensus social sur les facteurs de risques et les méthodes utilisables pour les contrôler :
Les solutions envisageables pour avoir des résultats dans des délais courts , (la seconde moitié des cinq années envisagées en novembre 1997 pour réduire de 50% la mortalité), ce qui exclut les mesures concernant la formation, initiale ou continue, qui ne peuvent avoir d'action que sur une période longue.Les principes Ils sont groupés en six thèmes :
I - Redonner une crédibilité aux règles et à leur application, ce qui implique :
La recherche d'un consensus d'expert et de société doit concerner prioritairement la vitesse. Même s'il y a encore du travail à faire pour obtenir un respect du port de la ceinture et de la limite légale d'alcoolémie, le consensus social sur le risque lié à l'absence de ceinture ou à l'alcoolisation élevée est meilleur que sur le respect d'un ensemble de règles de sécurité routière concernant la vitesse, le respect des stops, les distances de sécurité, l'indication des changements de direction, les manœuvres dangereuses. La réforme des méthodes de contrôle doit être accompagnée par une action de communication très puissante fondée sur des expertises collectives et éventuellement la mise en œuvre de méthodes du type "conférence de consensus". La procédure pratique serait la suivante :
2. de modifier l'action des forces de police et de gendarmerie en définissant une politique d'intervention homogène appliquée par des unités affectées exclusivement à la sécurité routière et suffisamment équipées. Cela impose une spécialisation des personnels, L'objectif est de réorganiser les forces de police et de gendarmerie pour que chaque département soit doté d'une structure spécialisée dans l'application des règles du code de la route (Unité Départementale de Sécurité Routière sur le modèle des escadrons départementaux de sécurité routière mis en place dans certains départements, notamment de la région parisienne). Connaissant bien les spécificités de la gendarmerie et de la police pour avoir travaillé à leurs côtés depuis trente ans et participé à des activités de formation dans le domaine de la sécurité routière, je ne crois pas à la possibilité d'une structure réunissant des policiers et des gendarmes, leurs statuts sont trop différents. Il faut accepter que les départements aient une unité spécialisée pour le contrôle sur le terrain appartenant soit à la police soit à la gendarmerie en fonction de leurs caractéristiques de géographie humaine. Une région comme l'Ile de France peut avoir des unités uniquement police, intervenant sur l'ensemble des départements, y compris dans les zones relevant territorialement de la gendarmerie, qui continuera d'exercer des activités dans le domaine de la sécurité routière, notamment dans les constats d'accidents. Le Rhône, les Bouches du Rhône, le Nord pourraient relever du même dispositif. A l'opposé, des départements principalement ruraux seront nécessairement surveillés par une structure départementale unique de la gendarmerie opérant aussi bien en ville qu'en dehors des agglomérations. Pour les départements "mixtes" un choix équilibré au niveau national doit répartir ces départements entre la police ou de la gendarmerie pour les missions de sécurité routière (il ne s'agit pas de découpage à l'intérieur d'un département mais d'affecter l'ensemble de chaque département à la police ou à la gendarmerie). Il est indispensable que ces structures atteignent un volume critique permettant de les équiper et de les informatiser au niveau requis. Un véhicule banalisé équipé pour vérifier le respect du code dans le flux de circulation, notamment celui des limites de vitesse , coûte cher, il doit parcourir plus de cinquante mille kilomètres par an si l'on souhaite l'utiliser de façon optimale. L'unité ayant en charge la sécurité routière dans un département de 1 million d'habitants doit disposer de trois à cinq de ces véhicules circulant quotidiennement. Pour donner un ordre de grandeur des personnels qui devraient être affectés à ces fonctions, 300 personnes serait une valeur acceptable pour un département d'un million d'habitants (administration et gestion des matériels incluses). Le sous équipement actuel des structures "émiettées" qui ont en charge la sécurité routière impose un effort d'investissement considérable sur plusieurs années, à la fois pour les locaux et pour les matériels spécialisés (véhicules, radars, éthylotests électroniques, informatique de transmission, informatique d'imagerie). Il faut avoir vu des unités faire sur le terrain des contrôles avec des "téléphones de campagne" de trente ans d'âge, délivrant un son parasité et parfois incompréhensible pour comprendre que le montant de ces investissements indispensables peut atteindre de 10 à 40 millions par département. Cette réorganisation des structures doit s'accompagner d'une modification profonde des méthodes de contrôle. Il faut limiter les contrôles lourds avec interception pendant plusieurs heures au même endroit, mobilisant de nombreux fonctionnaires, pour des contrôles statiques légers et de courte durée, ainsi que des contrôles par des véhicules banalisés circulant dans le flot des usagers. Cette méthode est la seule efficace pour dépister des infractions fréquentes, les changements de file abusifs, l'absence de signalisation des changements de direction, l'usage du téléphone portable etc. 3. de supprimer toutes les interventions visant à interrompre les suites judiciaires qui devraient être données à une infraction constatée. Ceux qui prétendent que ces pratiques ont cessé ou ne concernent que les infractions au stationnement n'ont aucune connaissance pratique du problème, La suppression complète des interventions destinées à éviter les conséquences pénales d'une infraction constatée aux règles de circulation implique un ensemble d'instructions précises aux agents responsables des constats d'infraction et à leur hiérarchie. Elle doit concerner tous les usagers, quelles que soient leurs fonctions et leur position sociale. Un procédure de vérification aléatoire, analogue aux techniques mises en œuvre par les chercheurs qui ont documenté l'importance de ces pratiques, doit accompagner cette mesure (tirage au sort d'unités de police et de gendarmerie et vérification du bon acheminement des procédures par un dispositif d'inspection). Ces mesures doivent être accompagnées d'une informatisation rapide de la saisie des procédures (ordinateur portable avec transmission dès le retour à l'unité vers un système centralisé, ou enregistrement immédiat par téléphone portable), elle devront être associées à la numérisation des éléments du constat de l'infraction (image numérique associée aux radars).
II - Développer des méthodes d'évaluation adaptées (cet aspect est développé dans une annexe trop longue pour être incluse dans cette note - Annexe I) :
III - Initier de nouvelles méthodes de contrôle destinées à compléter, voire dans certains cas à remplacer les méthodes actuelles.
IV – Réorganiser l'observation et la coordination des actions de sécurité routière en redonnant un statut interministériel à l'organisme chargé d'assurer la coordination de l'action gouvernementale, qui doit être replacé auprès des services du Premier ministre si ce dernier entend faire de la politique de sécurité routière une de ses priorités. L'observatoire doit être une structure indépendante des organismes de gestion. Bien entendu cette réforme ne peut avoir un sens et une efficacité que si l'observatoire est doté de moyens suffisants. Les exemples donnés par les statuts et les budgets d'autres observatoires créés dans la période récente permet d'avoir des références dans ce domaine. Il ne faut pas que la croissance soit "subite", elle doit s'étager sur une période d'environ 5 années, avec un effort initial important et un accroissement régulier des postes au cours des années suivantes. Faire jouer pleinement son rôle à l'observatoire de sécurité routière est une nécessité dans un domaine où l'information doit être indépendante pour être crédible. Indépendance ne signifie pas que l'observatoire doit sortir des services de l'état ou d'une structure ad hoc organisée par l'Etat (GIP), mais que la structure actuelle doit être transformé en un organisme autonome doté des moyens et de l'autorité lui permettant de documenter des indicateurs de résultats non seulement dans le domaine des accidents, des tués et des blessés, mais également dans le domaine des indicateurs évaluant l'efficacité de l'application des règles. Cet observatoire doit être doté d'un conseil scientifique indépendant. Il doit avoir les moyens de ses missions, à la fois dans le domaine des personnels et du financement mais il doit avoir l'autorité nécessaire pour obtenir des organismes techniques compétents ou des tiers les renseignements dont il a besoin. Replacer au niveau interministériel et redonner son autonomie à la coordination de la sécurité routière comme cela était le cas lors de la création du CISR. Un ou une déléguée interministérielle ne peuvent avoir leur liberté d'action en étant rattachés à un des ministères techniques concernés. Cette décision serait un retour à la situation qui a suivi la création du CISR en 1972. Malgré les avantages d'une situation au niveau du ministère de l'équipement qui permet de bénéficier des moyens de la direction de la sécurité routière, les inconvénients de ce rattachement me paraissent supérieurs aux avantages. Le rôle de ministères comme celui de l'intérieur ou de la justice est si important dans la gestion d'un tel problème que la seule solution permettant d'équilibrer les actions et les responsabilités de chaque ministère est le rattachement de la structure assurant le pilotage gouvernemental de la sécurité routière aux services de la sécurité routière. Même au niveau du ministère de l'équipement cette restructuration aurait des avantages, la sécurité routière par l'infrastructure relève de la direction des routes, une direction autonome doit avoir la gestion des problèmes concernant les véhicules, dont l'importance ira croissant au niveau européen. Il serait utile de doter ce nouveau "CISR" d'un "Conseil de sécurité routière" sur le modèle de ce qui avait été proposé dans le livre blanc de 1988.
V – Créer un permis provisoire de trois ans acquis dans les conditions actuelles de l'examen du permis de conduire. Ce permis aurait comme caractéristique spécifique de ne pas permettre de conduire avec une alcoolémie supérieure à 0,10 g/l, d'être accompagné d'un nombre de points réduit (système proche de celui en vigueur au Québec). Cette mesure est justifiée par l'accidentalité élevée observée dans les années qui suivent l'obtention du permis. Nous savons qu'il faut environ cinq années pour que l'expérience de la conduite permette d'accéder à un faible niveau de risque, cependant la quatrième et la cinquième années correspondent déjà à un risque très nettement amélioré par rapport à la période précédente et une durée de trois ans semble un bon compromis pour appliquer des mesures spécifiques aux conducteurs ayant peu d'expérience. VI – Prendre ou faire adopter rapidement les mesures réglementaires et législatives nécessaires à ces adaptations (rendre possibles des mesures de la vitesse des véhicules ayant une valeur légale par des méthodes utilisant la notion de vitesse moyenne et non de vitesse instantanée, modification du barème du permis à points pour aggraver la sanction de l'absence d'usage de la ceinture de sécurité, fixer un taux d'alcoolémie maximal spécifique aux conducteurs titulaires d'un permis de conduire récent, création d'un permis provisoire de trois ans avec un nombre de points inférieur à celui du permis obtenu depuis plus de trois ans pour ces conducteurs, création d'une expertise de sécurité de l'infrastructure. Les nouvelles infrastructures routières incorporent les progrès des connaissances en matière de sécurité quand elles dépendent des services de l'Etat ou des collectivités territoriales qui savent utiliser les compétences des DDE, des CETE, du CERTU ou du SETRA. Le problème est au niveau des infrastructures anciennes, et quand des infrastructures nouvelles sont élaborées par des collectivités ne disposant pas de services techniques ou de bureaux d'études compétents. Il convient de poursuivre le travail de normalisation quand il est possible et de développer une expertise de sécurité des infrastructures, soit par voie réglementaire soit par une législation. Il faut éviter les critiques formulées lors de la discussion de l'amendement déposé lors de la discussion de la loi de sécurité routière de 1998. Il ne s'agit pas de laisser les responsables municipaux isolés face à leur responsabilité quand un organisme aura déclaré qu'une infrastructure est dangereuse et impose des modifications coûteuses. Des modes de financement appropriés peuvent limiter la contribution des communes aux améliorations demeurant dans leurs capacités de financement, des ressources complémentaires étant dégagées au niveau départemental, voire régional, quand les capacités de financement locales sont insuffisantes. Il faut également admettre (comme pour l'observatoire de sécurité routière) qu'indépendance ne signifie pas distinct des services de l'Etat mais appartenance à un organisme distinct de ceux qui gèrent les infrastructures, qu'elles soient communales, départementales ou nationales. Il est indispensable que cet organisme prenne en compte le problème des obstacles fixes rigides en bordure des chaussées, notamment des arbres. Une politique nationale doit être définie et soutenue financièrement pour remplacer les plantations dangereuses en proximité immédiate des chaussées par de nouvelles plantations se situant au delà d'un fossé conformes au savoir faire actuel dans ce domaine. Il faut cesser d'opposer partisans et adversaires des arbres en bordure des routes, les arbres font partie du paysage français et leur présence est compatible avec la sécurité routière. Dans les cas où des plantations anciennes doivent être conservées il faut savoir mettre la voie en sens unique pour disposer de la largeur entre les arbres compatible avec la sécurité et créer une seconde voie parallèle pour le sens opposé. VII - Financer les actions de sécurité routière à un niveau à la hauteur des enjeux humains et économiques. Une partie de ce financement doit être consacré à l'élaboration d'indicateurs pertinents, à leur recueil, à leur publication (rôle de l'observatoire de sécurité routière) et à la communication. Une partie doit permettre le développement de la recherche indispensable pour fonder les décisions et documenter leur efficacité (recherche sur les mécanismes d'accidents, sur l'évaluation du système de contrôle sanctions, sur les données des assureurs) La majeure partie doit permettre de développer les structures spécialisées de la police et de la gendarmerie. Trois milliards de francs en deux années constitue une première évaluation de ces besoins compte tenu des nécessités d'équipement des unités départementales de sécurité routière (locaux et matériels).
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